Carlos Valderrama : « Montpellier reste gravé dans ma mémoire »

Nicolas Deltort (Actufoot34, Juillet 2007)

El Pibe de oro lors de son arrivée à Montpellier (photo MHSC)

El Pibe de oro lors de son arrivée à Montpellier (photo MHSC)

« El Pibe », joueur colombien du siècle et ambassadeur mondial de son pays, a fait étalage de son art consommé du geste juste durant trois belles saisons à la Mosson de 1988 à 1991. Trop peu au regard d’une carrière à laquelle il mit un terme en 2003 aux USA, à plus de quarante ans. Le numéro dix à la légendaire « afro électrique » était capable de réussir des passes et des remises impossibles grâce à un dosage parfait de leur force et de leur trajectoire. Artiste de par son allure, il surprenait au détour d’une action encore plus esthétique que prévue, fixant le cadre de jeu le plus logique. Il donnait inlassablement le même ton, celui d’un jeu court à ras de terre, le « toque » du légendaire football sud-américain. Il était de ces joueurs qui rendent au football son aspect ludique et simple, et au spectateur, le plaisir de n’avoir pas payé pour rien. Il nous a gracieusement accordé cet entretien téléphonique depuis sa maison de Tampa Bay, en Floride.

Carlos, comment as-tu commencé à jouer au football ?

Dans la rue. Vers les dix ou onze ans, nous avons formé une équipe dans mon quartier de Pescaito à Santa Marta où je suis né et où vit encore ma famille. Je me suis dédié au football tous les jours. Mes parents m’ont tout de suite aidé car il faut savoir que l’on est une famille de sportif. Mon père et mon oncle ont été international Colombien en leur temps. J’ai vite pris goût moi aussi au football et j’ai progressé petit à petit. Toujours en numéro dix.

Comment es-tu passé professionnel ?

Tout d’abord, les dirigeants de l’équipe nationale des moins de 19 ans sont venu me voir jouer dans mon quartier et ils m’ont trouvé en condition pour m’envoyer jouer le mondial de cette catégorie qui se déroulait en Equateur. J’y ai joué à un bon niveau et c’est là que le club de ma ville, l’Union Magdalena, décida de m’engager en 1981. Directement en professionnel et ainsi je réalisais mon rêve. C’est une petite équipe du pays, mais c’était énorme pour moi. J’y ai d’abord fait une année de formation et avec la confiance du coach, j’ai intégré rapidement l’équipe première avec laquelle j’ai joué jusqu’en 1984.

Quel a ensuite été ton parcours en Colombie ?

J’ai signé aux Millonarios de Bogota pour jouer la Copa Libertadores , la version Sud-Américaine de votre Ligue des Champions. Mais je n’y suis resté que jusqu’en 1985, car je ne me plaisais pas trop dans cette ville. J’ai alors évolué pendant trois ans au Deportivo Cali, le meilleur club du pays à l’époque.

C’est durant cette période que tu as explosé avec la sélection colombienne…

Oui. Après le Mundial mexicain de 1986 auquel nous ne participions pas, nous avons commencé à faire nos preuves au niveau international et à être reconnu. C’est à la Copa América de 1987, organisée par l’Argentine, que nous avons montré un très beau visage et imposé notre style de jeu. Nous avions une équipe aux capacités énormes qui a fini troisième de l’épreuve, avec des joueurs qui allaient constituer la base de l’équipe nationale qui fut aux différentes coupes du monde par la suite. Perea, Higuita etc.

Tu as été élu meilleur joueur de cette coupe et Ballon d’or Sud-Américain cette année-là avant d’être transféré à Montpellier en 1988. Tu n’avais pas la possibilité d’aller dans un grand club européen ?

Non, cela n’était pas surprenant car à cette époque, le football français avait une très bonne image grâce à l’équipe de France que tout le monde avait pu voir briller en coupe du monde. J’étais aussi attiré par la France afin d’y découvrir une autre culture. Mon transfert à Montpellier peut paraître étrange, car aujourd’hui le meilleur joueur Sud-Américain attirerait certainement les convoitises des gros clubs, mais moi je n’avais pas eu beaucoup de contacts à l’époque à part avec Montpellier ou le Genoa en Italie. Peut-être cela aurait été différent si j’avais été brésilien ou argentin.

Comment s’est déroulée ton adaptation au MHSC ?

J’ai eu six premiers mois difficile, je le reconnais. Mais je m’étais préparé mentalement et physiquement. Finalement, je me suis prouvé à moi-même par la suite que je pouvais réussir en Europe. C’est normal car tout était différent. Le style de jeu mais aussi le style de vie.

Quel à été le plus grand choc culturel ?

Par exemple, ma femme n’avait jamais vu de sa vie une machine à laver. Nous habitions à proximité du stade à Saint-Georges d’Orques et heureusement il y avait des gens là-bas pouvant nous aider comme Jean-Louis Gasset. J’ai dû aussi apprendre à conduire et passer mon permis en faisant des exercices de conduite sur le parking du stade de la Mosson !

Certaines mauvaises langues disent que tu as eu du mal à t’adapter à la conduite en voiture…

(Il rigole) Non, non…Mais c’est vrai que la première voiture que j’ai eu m’a causé quelques soucis car c’était un modèle qui parlait dès qu’il y avait un problème et je ne comprenais absolument rien puisque c’était en français. Une fois c’était parce que je n’avais pas la ceinture ou alors quand la portière était mal fermée. Le concessionnaire m’a vu débarqué confus quelques fois (rires) !

Sur le plan footballistique, comment s’est déroulé ton passage à Montpellier ?

Nous avons fait une bonne première saison, je pense. La défaite en coupe de l’UEFA contre Benfica était logique car ils avaient une super équipe avec Mozer, Ricardo, Valdo etc. Et nous, nous n’avions pas d’expérience même si nous avions une super équipe avec Blanc, Kader (Ferahoui), Milla, Bernardet, Baills, Bellone…Mais surtout ce qui me vient à l’esprit, c’est le parcours en coupe de France la saison suivante. C’est là que pour moi cela a vraiment commencé.

La saison 89/90 avait pourtant mal commencé pour la Paillade …

Personnellement, j’avais joué la Copa América avec la Colombie durant l’été et j’avais eu droit à de longues vacances avec l’accord d’Aimé Jacquet, le nouvel entraîneur. Quand je suis rentré, je ne jouais pas trop, mais avec les mauvais résultats et le changement d’entraîneur, j’ai réincorporé l’équipe sous Michel Mézy. Il a apporté plus de liberté aux joueurs et plus de joie.

Et vous finissez la saison en beauté en gagnant la Coupe …

Oui, mais d’abord on a dû se sortir de la zone dangereuse en championnat ! Après le plus dur de la coupe a été la demi-finale à Saint-Etienne. Cela a été un match de haut niveau durant lequel notre défense à super bien tenu le choc dans une ambiance très chaude. Personnellement, j’ai effectué un super match, mais je me suis faits expulsé et je n’ai pas pu jouer la finale.

Cela doit être un regret énorme quand vous y repensez ?

Sur la forme oui, car après le match que je fais, prendre un deuxième carton jaune peut paraître injuste. Je me souviens de Michel Mézy qui était très triste pour moi. Mais sur le fond, cette coupe est un souvenir inoubliable car c’est l’unique titre majeur du club. Ce qui est important, c’est de faire partie de l’histoire du club. Et puis derrière j’avais la Coupe du Monde en Italie qui arrivait et je n’ai pas eu le temps d’être triste car il fallait préparer cette première participation de notre pays, ce qui était énorme pour nous les Colombiens.

Parlons donc de ces coupes du monde que tu as joué. La première en Italie en 90 doit laisser des regrets avec l’élimination face au Cameroun en 8e de finale et cette bourde monumentale de votre gardien Higuita face à Roger Milla…

Non, il n’y a pas de regret. Ce sont des choses qui arrivent dans le foot et on ne peut pas en vouloir à Higuita qui a beaucoup donné à notre football. Et Roger a montré durant ce mondial qu’il était un grand joueur. J’ai été content de jouer contre lui et heureux qu’il réussisse à faire une super coupe du monde. Ce que l’on retient plutôt, c’est notre qualification en groupe, arrachée face à l’Allemagne, futur vainqueur de l’épreuve. Je donne la passe décisive à Rincon dans les dernières minutes de jeu pour égaliser 1-1 et cela a donné beaucoup de joie à tout le pays.

Vous connaissez alors une période dorée jusqu’à la coupe du monde aux USA en 94 avec notamment cette fabuleuse victoire 5-0 en Argentine lors des qualifications…

5-0…Ce n’est pas facile en Argentine ! C’est pour ce genre de résultat que le football est le meilleur spectacle au monde. Nous avons pris notre pied à jouer au football. Les spectateurs argentins se sont reconnus dans notre manière de jouer et ils se sont tous levés pour nous applaudir. Généralement, nous étions appréciés dans tous les pays car nous jouions de la même façon que cela soit à la maison ou à l’extérieur. Maturana, notre entraîneur, avait été un grand joueur et nous nous identifions à lui et à sa manière de voir le football. On jouait avec beaucoup de technicité et de vélocité. Les gens parlaient du jeu « al toque » colombien, des passes courtes, rapides. Ce match en Argentine reste comme un des plus grands moments du football colombien.

Vous arrivez aux USA avec l’espoir de faire un beau parcours et cela se finit dès le premier tour avec un but contre son camp d’Escobar puis son tragique assassinat par la suite en Colombie…

Cela fut difficile…(long moment de pause).

Cet assassinat d’un de votre partenaire reste-t-il le moment le plus dur de votre carrière ?

Oui, ce fut très dur. Et j’ai eu du mal à digérer la mort d’Andrès.

Comment l’expliquez-vous ?

Ce genre de chose ne s’explique pas…

Lors de la troisième coupe du monde joué par la Colombie en France, la sélection cafetera était un peu sur le déclin, non ?

Oui et non. Nous avions toujours une bonne équipe, mais notre groupe était difficile. Sur l’ensemble de nos participations, il nous a manqué un peu de tranquillité pour réussir de meilleurs parcours. Mais c’est le foot. Cela ne m’empêche pas de dormir. La sélection est le plus important dans la carrière d’un joueur et jouer trois coupes du monde d’affilée c’est ce que je retiens de ma carrière internationale. N’oubliez pas que nous n’y avions jamais participé auparavant.

Revenons au MHSC. Lors de ta troisième et dernière saison au club, vous avez fait un superbe parcours en coupe d’Europe. C’était la meilleure équipe du MHSC avec laquelle tu as évolué ?

Certainement. Nous avions une super équipe. La coupe d’Europe est mon meilleur souvenir de ma période à Montpellier. L’ « aficion » nous suivait partout et nous soutenait superbement lors de match à la Mosson. Malheureusement nous avons perdu bêtement en quart de finale contre Manchester United, le futur vainqueur.

Pourquoi être parti du club en fin de saison alors ? Beaucoup disent que cela fut une erreur de la part des dirigeants de vous transférer…

J’avais trente ans et je voulais vivre une autre expérience. Le président Louis Nicollin voulait me garder, mais il savait que je voulais partir et il m’a laissé m’en aller car c’est quelqu’un de bien. Surtout il y avait un super projet à Valladolid en Espagne, où le club allait être entraîné par Maturana, mon coach en sélection et l’incorporation de quelques autres joueurs colombiens. Nous pensions réussir ce que nous faisions en équipe nationale et prendre notre pied. Mais tout y fut un problème. Les dirigeants en sont partie en laissant les gens sans rien. Sans argent, sans rien.

Et les gens se rappellent surtout de ton passage à Valladolid de par le geste plutôt déplacé à ton encontre de Michel, le joueur du Real…

Oui mais cela n’a pas d’importance. Ce sont des choses qui arrivent.

Comment s’est déroulé le reste de ta carrière ?

En 92, je suis finalement retourné chez moi en Colombie afin d’essayer de gagner le titre de champion que je n’ai jamais pu conquérir. C’est ce que j’ai réussi deux fois avec l’équipe de Junior Baranquilla durant mes trois saisons là-bas de 93 à 96. Nous avons aussi atteint la finale de la Copa Libertadores que nous avons perdu face aux argentins de Velez entraîné par Carlos Bianchi et avec un super Chilavert dans les buts lors des pénalties en finale. Cela fut notre malchance.

Ce fut alors le départ vers les Etats-Unis en 1996, pourquoi ?

Car je voulais continuer à prendre du plaisir en jouant et que je me sentais bien malgré mon âge. La preuve, j’y ai joué sept ans ! La Major League Soccer venait de se créer et elle avait besoin de se développer, ce qui était attrayant. J’ai ainsi joué au Tampa Bay Mutiny, au Miami Fusion où joua un peu Ziober d’ailleurs, ainsi qu’au Colorado Rapids.

As-tu gagné des titres durant tout ce temps ?

Non, mais j’ai été au All Star Game cinq années de suite, un match qui regroupe les meilleurs joueurs de la zone Est et Ouest du pays. J’en ai d’ailleurs été le capitaine et j’ai élu deux fois meilleur joueur de ce match.

Comment prend-on la décision de s’arrêter quand on a joué tant de temps ? Pourquoi ne pas se dire : « allez une année de plus ! » ?

Car le moment était venu à quarante-deux ans ! Il faut bien s’arrêter un jour, même si ce fut une décision difficile à prendre. Le vestiaire, mes coéquipiers et ces petites choses du football me manquent, mais j’avais fait largement mon temps.

Comment a évolué la MLS durant tout ce temps jusqu’à aujourd’hui ?

Elle s’est progressivement améliorée et continue de le faire. Il y a tout dans ce pays pour bien jouer et former des jeunes dans de bonnes conditions. Maintenant, il sera peut-être toujours difficile de rivaliser avec les sports majeurs de ce pays.

Quel a été le secret de ta longévité ?

La manière de m’occuper de moi avec beaucoup de repos et la façon dont je me préparais avec beaucoup d’entraînements mais aussi tout en sachant me protéger.

Que fais-tu désormais ?

Je m’occupe de la formation dans un nouveau club qui vient de se créer à Tampa Bay en Floride. C’est le Galactic. J’aide à la formation sur le terrain de jeunes qui ont entre sept et dix-huit ans et je suis content d’avoir gardé un pied dans le football. Je commente aussi des matches pour une chaine de télévision américaine de temps en temps et je suis le conseiller pour toutes les équipes du club de Baranquilla Junior en Colombie. Donc j’y retourne assez fréquemment

Tu n’as jamais voulu devenir entraîneur d’un club ?

Non, cela ne me plait pas. C’est une question de goût.

Mais si tu l’avais été comment aurais-tu aimé que ton équipe joue ?

C’est difficile à dire. Cela dépend trop du groupe de joueurs que tu as à ta disposition.

Quel type de football continues-tu à suivre à la télévision ?

Celui d’Argentine, d’Espagne et d’Angleterre. J’aime particulièrement Barcelone avec Ronaldinho et Messi mais aussi Arsenal. Je suis quand même aussi les résultats de Montpellier et c’est dommage de les savoir en deuxième division.

As-tu gardé le contact avec certains anciens du MHSC ?

J’aimerais venir afin de pouvoir revoir tous les gens de mon époque qui sont encore au club ou des anciens comme Jean-Louis Gasset ou Roger Milla. J’ai réussi à voir Laurent Blanc lors de la dernière Coupe du Monde. Quand j’ai su qu’il commentait lui aussi, nous nous sommes arrangés pour se voir un moment à l’hôtel.

Quels sont tes passe-temps à côté de ton activité avec Le Galactic ?

J’aime rester tranquille, me reposer et ne rien faire. Mais j’aime aussi aller au cinéma et apprendre des choses. Mais le football reste ma passion.

Tu ne joues plus du tout ?

Si je continue d’être invité pour des matches de gala ou des jubilés, mais ce n’est plus pareil.

Quel meilleur souvenir gardes-tu de ta carrière ?

C’est un tout, toute ma carrière est le meilleur souvenir même si jouer trois Mondial reste inoubliable pour n’importe quel joueur que ce soit. Le football m’a tout donné et j’ai profité de chaque seconde. Et puis mon passage à Montpellier reste toujours « gravé sur ma rétine ».

Où te vois-tu dans dix ans ?

En Colombie ! C’est le meilleur pays au monde.

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