Jean-Désiré Sikely : « Drogba président ? Vous plaisantez ! »

Nicolas Deltort (ActuFoot34, mai 2008)

Pdf interview - ActuFoot34

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L’ancien milieu de terrain du MHSC a joué un grand rôle dans la première accession de La Paillade en Division 1 lors de la saison 1980/81. L’Ivoirien a aussi porté le maillot du FC Sète. Vivant entre Marseille et Abidjan depuis qu’il a raccroché les crampons au milieu des années 1980, Jean-Désiré Sikely a entamé une toute autre carrière depuis 2001 : celle d’homme politique… Nous l’avons rencontré dans la cité phocéenne.


Monsieur Sikely, comment avez-vous débuté dans le foot ?
J’ai joué en cadets et puis plus rien jusqu’à mes vingt ans. Le foot, ce n’était pas trop mon dada. J’étais plutôt dans la musique.

Pourtant les Ivoiriens, comme tous les Africains, sont fanatiques de ballon…Oh, la, la…oui ! Les gens peuvent même tuer quelqu’un pour ça. Un jour le président de la république a dû aller se réfugier dans une base militaire après un match perdu par l’équipe nationale. Mais à mon époque, les parents ne voulaient pas que leurs fils jouent au foot qui était considéré comme un sport de voyou. Un enfant de bonne famille ne jouait pas au ballon.

Comment s’est déroulée votre arrivée en France ?
Mon père a eu vingt-cinq enfants et j’étais l’ainé. J’ai donc cherché un moyen pour aider ma famille et un matin, je suis parti de chez mes parents. A 20 ans, comme ça, avec dix euros en poche. Je suis passé par le Mali et Dakar avant d’arriver à Marseille en bateau. Un peu comme ces gens qui essaient de nos jours de traverser en pirogue. J’avais joué six mois au Sénégal et c’est une personne de là-bas qui a payé mon passage.

Cela n’a pas dû être évident d’arriver dans ces circonstances en cité phocéenne ?
Je suis arrivé avec mes cliques et mes claques et sans savoir où dormir. Les Africains du coin m’ont indiqué un centre d’hébergement où un compatriote m’a accueilli. J’ai fait maçon et un peu de tout comme boulot. Un jour, il m’a demandé si je ne voulais pas jouer au foot et il m’a envoyé jouer au Premier Canton. Monsieur Marcel Sportiello était le président et il tenait le restaurant Le Sanglier. La plupart des Africains du coin sont passés par son club. Comme le père de Djibril Cissé ou encore Eric DiMeco et Marcel Dib.

Et l’OM est arrivé…Quelqu’un m’a d’abord proposé de faire un essai à Bastia. Mais ça ne m’intéressait pas. Il est revenu une deuxième fois à la charge en me proposant l’OM. J’ai fait un essai avec la DH devant quinze ou vingt spectateurs. A la fin du match, ils m’ont dit : « Tu peux t’entraîner avec nous. » Quelques mois après, mon jour de gloire a sonné. Skoblar était suspendu et pour le remplacer, le coach Zatelli a dit qu’il voulait essayer Albert Emon ou moi-même. Il m’a titularisé et Albert était sur le banc. C’est comme ça que j’ai intégré l’équipe première face à Sedan devant quarante mille spectateurs.

Cela doit être un sacré souvenir…Ah ça oui ! On a gagné 4-2 et j’ai marqué deux fois. J’étais comme un fou ! Pendant une demi-heure, je courais de partout mais je n’arrivais pas à toucher un ballon, tellement c’était rapide.

Pourquoi être parti un certain temps en D2 à Toulon ?
Je ne pouvais pas jouer à l’OM car j’étais le troisième étranger. J’ai donc signé pro dans le Var avant de revenir à Marseille quand j’ai obtenu la nationalité française.

Parlez-nous un peu de votre arrivée à Montpellier…C’est quand j’étais à Martigues que cela s’est fait. On recevait Montpellier qui pouvait encore monter en D1. Ce jour-là, je les ais tués en marquant le seul but du match ! Quelques jours après, Nicollin a appelle chez moi. J’ai entendu parler du pays avant qu’il me dise : « Maintenant, toi tu vas nous faire monter en D1 ! » Je lui ai demandé : « Et comment ça ? » « Prends ta voiture et viens nous voir au stade » m’a t-il répondu…

Vous voilà donc à la Mosson pour la saison 80/81…Si le club n’avait pas eu l’ambition de monter je n’y serais pas allé. Mais là, avec Vergnes avant-centre, Sarramagna à gauche et moi à droite alors que derrière on avait Mézy libéro et Ouatarra stoppeur…Oh la la, on a fait une de ces saisons ! J’ai fini complètement cuit, il aurait fallu qu’on m’opère d’une pubalgie bien avant la fin du championnat. Mais le coach disait que, même blessé, j’étais dangereux…Alors, on m’infiltrait et je ne m’entraînais presque pas.

Racontez-nous cette saison historique pour La Paillade puisque c’est celle de sa première accession en D1…
On n’avait pas beaucoup de remplaçants, mais les douze ou treize joueurs étaient vraiment soudés. J’ai connu des clubs, mais cette équipe de La Paillade m’a vraiment marqué. L’entraîneur, Kader Firoud, était quelqu’un de formidable. Quand il voyait quelqu’un dans le vestiaire mettre ses protège-tibias et remonter ses chaussettes il disait : « Quelle gonzesse ! » Alors qu’à moi il me jetait le maillot et le short en disant : « Ça c’est un joueur avec des couilles ! » Je jouais sans protection, les chaussettes baissées. Je ne passais jamais sur la table de massage et je n’avais peur de rien. Kader m’appréciait…

Il semble que vous ne vous soyez pas remis de votre pubalgie et Montpellier a fait l’ascenseur la saison suivante…On avait un bon effectif avec le brésilien Luisinho, l’Argentin Trossero etc… Je ne sais pas ce qui s’est passé. Personnellement, je commençais à prendre de l’âge et à la troisième saison je me suis finalement éclipsé pour aller à Sète.

Quel souvenir gardez-vous de votre passage en île singulière ?
Un très bon. Ils voulaient accéder à la D2 et ils sont venus me chercher en me disant : « Toi tu es l’homme des montées. » Cela n’a pas été tranquille, mais on l’a fait. A Sète, il y avait un seul entraînement en semaine. Alors je m’entraînais tous les jours avec Montpellier, car je voulais faire la différence en match. On n’admettait pas la défaite à domicile. A l’époque, ça n’existait pas de perdre à la maison ! Aujourd’hui, les joueurs arrivent et se font la bise…Moi, quand j’étais dans le tunnel, j’étais déjà énervé, alors, il ne fallait pas me demander de tendre la main.

Avez-vous joué en sélection de Côte d’Ivoire ?
Oui mais j’ai commencé tard, lors des éliminatoires de la CAN 84 qui était organisée chez nous. On a été éliminé au premier tour de la phase finale et c’était carrément le deuil national ! Au pays, c’était une tout autre mentalité, très branchée sur le fétiche. Quand tu vas au cimetière à 3h du matin avec le marabout, tu n’arrives pas à récupérer…On joue notre qualification face au Cameroun de Roger Mila. Les sorciers ont dit aux dirigeants que si je jouais, la Côte d’Ivoire perdrait. Car les Camerounais me connaissaient bien et m’auraient ensorcelé. Je n’ai pas joué et on a perdu.

Aujourd’hui, la sélection ivoirienne jouit d’une belle notoriété, grâce à Didier Drogba notamment…
De mon temps elle n’était pas aussi médiatisée qu’elle l’est actuellement avec lui. Désormais on parle davantage de nous, c’est bien. Comme on a beaucoup parlé à une époque du Cameroun ou du Sénégal. Ça marche par périodes.

Au moment de la guerre civile en Côte d’Ivoire en 2002, Drogba avait pris la parole en demandant le dépôt des armes. A-t’il un rôle à jouer dans votre société en tant que sportif adulé ?
Aucun sportif ne peut détenir les solutions à nos problèmes. Ils sont les idoles des jeunes dans la rue mais n’ont pas vraiment un impact sur la société. Ça, c’est le rôle des politiques. Quand on me dit que Drogba va être président, je réponds : « Vous plaisantez ou quoi ?! »

Comment s’est déroulé l’après foot pour vous ?
Je suis rentré à Abidjan un an après la fin de ma carrière. J’ai alors rejoint le ministère de la jeunesse et des sports avant d’intégrer l’encadrement de l’équipe nationale pendant quelques mois. Mais, comme l’Afrique est un monde où il y a toujours des surprises, je suis, par la suite, rentré sur Marseille.

La carrière d’entraîneur ne vous tentait-elle pas ?
Je n’ai pas voulu me lancer là-dedans. C’est trop compliqué. Il faut savoir que jamais un Africain n’a été entraîneur de L1 ou L2. Nous savons jouer, mais de là à nous donner les rênes d’une équipe…Je tire un coup de chapeau à Pape Diouf qui est un ami et le seul Africain à être à la tête d’un club en Europe ! Ça, ça n’existe pas normalement !

Pourquoi la politique ?

Je suis vraiment sensible à l’environnement et j’ai vu que mon pays et l’Afrique étaient une véritable poubelle ! Il y a bien des ONG qui œuvrent pour l’environnement mais, pour mieux défendre l’écologie, il fallait des élus au Parlement et dans les mairies. Je me suis alors lancé pour créer mon parti du Mouvement Ecologique Ivoirien en 2001.

Etes-vous les seuls Verts en Côte d’Ivoire ?
Il y a quatre partis, ce qui est rare en Afrique, car quand tu parles d’environnement, on te dit que c’est du n’importe quoi. Que ce n’est pas la priorité. L’Afrique jette tout par terre, les gens s’en foutent, c’est un dépotoir. Il y a une éducation à donner. On veut faire intervenir des ambassadeurs des Verts dans les écoles. On a aussi créé la fédération des Verts africains qui regroupe des membres de tous les pays.

Au delà de l’environnement, les Ivoiriens sont confrontés à d’autres problèmes…C’est la crise de partout. Le peuple meurt de faim alors que la Côte d’Ivoire est riche !
Que fait le gouvernement ? On est producteur de pétrole, de cacao et de café. Mais on a une dette pas possible envers le FMI et la Banque Mondiale. Où va l’argent ?

En tant que politicien quel rôle pouvez-vous jouer ?
Ce n’est pas moi qui vais changer tout ça. Mais je veux faire en sorte que l’Etat fasse quelque chose. Nos chefs ont des châteaux en Europe alors que le peuple n’a pas accès aux soins médicaux. Ce sont toujours les mêmes au pouvoir, il faut que ça change.

Comment pouvez-vous agir depuis Marseille ?
J’ai une équipe sur place, et le 19 mai, je pars en campagne là-bas pour l’élection présidentielle de novembre prochain. Il va falloir faire alliance avec un parti. Certainement avec celui du président actuel. Si on doit avoir un soutien, c’est de lui qu’on doit l’avoir.

C’est un peu contradictoire avec le désir de changement que vous évoquiez avant…Non, Laurent Gbagbo est quelqu’un de bien. Un battant grâce à qui le multipartisme est arrivé en Côte d’Ivoire. Il a risqué sa vie, la prison pour ça. Il a aussi permis au pays d’avoir plus de liberté de la presse, même s’il y a encore des choses à améliorer à ce niveau-là. Pour ces présidentielles, il ne faut surtout pas en arriver à ce qui s’est passé au Kenya ou au Zimbabwe. Mais, je sais que nous sommes un pays béni des Dieux, pacifique. L’Ivoirien n’aime pas la guerre malgré le coup d’Etat de 2002.

Avec tout ça, reste-t’il une place pour le foot dans votre vie ?
Oui, je ne pouvais pas tout laisser tomber. Je m’y remets parfois pour jouer avec des enfants. J’habite aussi à cinq minutes du Vélodrome et je suis un fanatique total de l’OM ! Mais, quand j’y vais, souvent je rentre à la maison avant la mi-temps. Je m’énerve facilement quand il s’agit du foot et de Marseille (rires) !

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