Election présidentielle argentine 2007

Nicolas Deltort (10 novembre 2007)

Un changement dans la continuité…

photo Flickr/ Expectativa Online

photo Flickr/ Expectativa Online

Le dimanche 28 octobre, Christina Fernandez de Kirchner a été élue présidente de la République d’Argentine. Dès le premier tour d’une élection aux allures de réélection ou de référendum sur la gestion de son mari Nestor Kirchner, le président péroniste sortant.

« Nous avons gagné », a déclaré Cristina dans son premier discours suivant son élection. Un « nous » de circonstance car le président en exercice aura porté au pouvoir, avec son influence et ses voix, sa propre épouse. C’est un fait sans précédent dans le monde qu’un chef d’état transmette le pouvoir à sa femme au terme d’élections démocratiques et surtout suite à une campagne sans quasi aucune substance. Pourquoi donc Nestor Kirchner, dont le mandat a coïncidé avec le spectaculaire redressement économique du pays, ne s’est pas représenté ? Peut être en raison d’une maladie qu’il cache aux yeux du grand public. Certains y ont plutôt vu un moyen détourné de contourner la limite des mandats et d’exercer la magistrature suprême à tour de rôle avec sa femme. De telles choses ne peuvent se passer que dans la réalité argentine !

Lequel des deux K va être aux commandes à partir du passage de relais le 10 décembre prochain ? On peut s’attendre à une présidence conjugale qui s’écartera sans doute peu de celle des quatre dernières années. Cristina ne s’est guère montrée explicite sur la politique qu’elle entend mener, se contentant de promettre la continuité.  Son slogan de campagne ? « L’approfondissement du changement ». Un changement qu’elle annonce « dans la continuité ». Mais quel changement ? « La nouveauté du changement, assure-t-elle, ce sera de continuer dans la même direction ». Hallucinant ! Elle n’a pas fait de véritable campagne électorale de terrain et a préféré affirmer sa stature diplomatique en multipliant les voyages à l’étranger. Forte de son avance dans les sondages, elle n’a pas pris la peine de multiplier les rencontres avec les Argentins de la rue. Elle a aussi totalement ignoré les médias argentins, accordant des entretiens qu’à des journalistes étrangers.  Une politique de la bouche cousue pour ne pas prendre de risque tant la victoire lui semblait promise. Comment peut-on gagner une présidentielle ainsi ? L’opposition était-elle si faible que cela ? Oui. L’ennemi historique, le parti des Radicaux, avait implosé lors de la crise de 2001-02, jugé responsable de la débâcle économique. Par ailleurs, les autres partis émergeants ne sont certainement pas encore assez structurés comme peut l’être le parti péroniste des Kirchner qui se présentent toujours sous cette bannière. Forme de mythe populiste à l’épreuve du temps. Même si les deux K n’en représentent pas l’idéologie.

Surtout, « L’Argentine ne fait pas exception. Aucune société ne change son gouvernement quand l’économie croît à un rythme vertigineux », analyse Joaquin Morales Sola, dans son éditorial du quotidien La Nacion du 29 octobre. Le pays vient d’enregistrer quatre ans de croissance économique à la Chinoise, frôlant les 9%  par an. Une prospérité que l’Argentine n’avait plus connue depuis 60 ans et faisant suite à la période économique la plus noire du pays. Après avoir longtemps été un des pays les plus prospères d’Amérique du Sud, l’Argentine avait été plongée lors de son « argentinazo » de 2001 dans une sensation de fin du monde. Les émeutes de la faim, les pillages de supermarchés, des « cartoneros » faisant les poubelles une fois la nuit tombée, les « piqueterros » manisfestant en coupant les routes, cagoulés et armés de barre de fer…Tel était le paysage d’une Argentine reléguée au rang de nouveau pays du tiers monde. Pays d’immigration, l’Argentine était  même devenue pays d’émigration. Sans perspective de travail, dans une ambiance de déprime, beaucoup ont tenté leur chance en Europe. La classe moyenne qui avait trinqué, voire  disparue ne faisait plus de l’Argentine une exception en Amérique Latine. Le fossé social s’était creusé. Les 10% des plus riches gagnaient 35 fois plus que les 10% des plus pauvres.

Après 2001/02, les plus modestes considèrent que leur vie s’est améliorée sous la présidence de Nestor Kirchner. Le chômage s’est considérablement réduit et le taux de citoyens vivant sous le seuil de pauvreté est passé à 25% alors qu’il représentait la moitié de la population après la crise. Les Argentins s’en sont sortis. En janvier 2006, le pays a remboursé, par anticipation et en une fois, sa dette de 9,5 milliards de dollars envers le FMI. Ce FMI symbole de l’impérialisme des Yankees (les USA) et dont les Kirchner veulent que les enfants de la patrie grandissent sans apprendre à en connaître le nom. Sortis de la crise économique, les Argentins ont retrouvé leur fierté même si tous les problèmes sont loin d’être résolus.

Comment, élue presque par hasard en 2003 alors qu’il était un illustre inconnu, Nestor Kirchner a-t’il réussi ce miracle ? Il semble que son gouvernement, parfois comparée à  « une dictature populiste, style Chavez », ait surtout bénéficié de circonstances favorables. L’Argentine est un pays très dépendant de la conjoncture internationale. Celle-ci, avec l’envolée des prix des matières première et avec l’ouverture des marchés asiatiques, a permis à l’Argentine, qui était un des greniers du monde au début du XXème siècle, d’être de retour au 8e rang des producteurs mondiaux d’aliments. Les prix élevés des matières premières ont ainsi rempli en devises les caisses de l’Etat. Cette prospérité agricole, accompagnée de la dévaluation du peso après la crise de 2001-02, a été le principal moteur du spectaculaire redressement économique. De plus, avec un taux de change favorable, les touristes ont afflués, attirés par la variété des paysages argentins, le tango, les mythes des gauchos, de la Terre de Feux ou de Maradona. Ils ont encore contribué à une entrée records de 2,32 milliards d’euros cette année. Autant de devises que celles provenant de l’exportation de viande. Le mandat de Nestor Kirchner a donc coïncidé avec la prospérité retrouvée du pays.

Combien de temps ce miracle, son miracle durera t-il ? La croissance du pays est encore fragile et menacée par une inflation qui agace et dont le gouvernement essaye de camoufler le taux réel. L’officiel de –8,6% est certainement bien en deçà de la réalité. Nombre d’économistes indépendants et le FMI l’estiment plutôt entre –12 et – 20%. Les Kirchner ont consolidé leur hégémonie au sein du congrès, mais la « Reina » Cristina ne bénéficiera donc d’aucun état de grâce. Succéder à son mari sera moins facile qu’il n’y paraisse. Il lui faudra répondre vite aux aspirations des électeurs, préoccupés par cette hausse des prix, mais aussi par l’insécurité, la faiblesse des institutions démocratiques, la justice totalement dépendante du pouvoir politique, la détérioration des systèmes de santé et d’éducation qui faisaient l’orgueil de l’Argentine jusque dans les années 60.  Sur le plan économique, il lui faudra relancer les investissements étrangers. Dans ce sens elle a beaucoup voyagé en Europe, aux USA ou en Amérique Latine durant sa campagne alors que son mari avait plongé l’Argentine dans l’isolement. La pénurie d’énergie et la dette de 6,5 milliards de dollars qu’il reste avec le Club de Paris sont aussi des problèmes auxquels beaucoup d’efforts devront être consacrés.

Les défis de Cristina sont ainsi nombreux. Il lui faudra aussi reconquérir la confiance des citoyens à l’égard des politiques qui ont perdu leur  crédibilité, jugés égoïstes et corrompus. Le slogan « Qu’ils s’en aillent tous » lancé lors de la révolte du « pueblo » argentin en 2001-02 à leur encontre, n’a donné aucun résultat. Ils sont tous revenus et de nouveaux scandales de corruption ont entaché leur vie y compris celle de Nestor Kirchner. Ceci explique certainement que la dernière campagne électorale ait été la moins passionnée depuis le retour de la démocratie en 83. L’accès d’une femme à la magistrature suprême n’ayant même pas été au centre des débats. Dans un pays pourtant considéré machiste. Le ton humble et conciliant de Cristina accueillant sa victoire est un premier signe de l’opération séduction des Kirchner. Est-ce le début d’une nouvelle dynastie pour l’Argentine ?

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