À Servian, le ballon tourne (aussi) rond…

Nicolas Deltort (REPORTAGE football – Actufoot34 N° 41, février 2009)

Les poussins de Servian débutent leur entraînement (photo N. Deltort)

Les poussins de Servian débutent leur entraînement (photo N. Deltort)

Au cœur du vignoble biterrois, le football fait figure de parent pauvre des sports pratiqués dans la commune de Servian. Depuis 40 ans, Le F.C. a connu de multiples mises en sommeil et autant de renaissances. La dernière date de 2002 et, depuis, le club se débrouille avec les moyens du bords pour exister à côté de l’envahissante culture ovale… Voyage au plus bas de l’échelle des écoles de foot du département.


Mercredi 28 janvier, après avoir bifurqué à droite depuis la nationale reliant Pézenas à Béziers, on traverse de longs vignobles avant d’arriver à Servian. Au gré de rues escarpées et sinueuses, on trouve la place du marché en haut d’un rocher sur lequel est construit cet ancien village médiéval. Du Bar de France au restaurant en passant par le bureau de tabac, il n’y en a que pour le rugby et le prochain match des jeunes locaux en Coupe du Languedoc. Même le Foyer de la 3e jeunesse a son affiche.

« Rooney gros nez ! »

La jeunesse serviannaise, parlons en justement. Direction le terrain d’entraînement où nous avons rendez-vous à 13h30 pour l’entraînement des débutants et des benjamins du Football Club. Le contraste est saisissant avec le moderne stade d’honneur situé un peu plus haut. On arrive sur un véritable champ de patates ! René Beaucourt, retraité qui en est à sa 7e et dernière année d’éducateur, y accueille ses petites pousses. « Tristan, si tu veux jouer samedi tu as intérêt à te calmer ! », prévient ce barbu aux cheveux blanc qui passe la moitié de son temps à faire de la discipline. Ca se bouscule, ça n’écoute pas et ça se chamaille en ordre dispersé…Un petit, lunette de soleil en place et maillot floqué « Wayne Rooney » sur le dos, subit les « Ouuuh, Rooooney gros nez ! ». D’autres font mine de rentrer en mêlée sur un vieux joug servant d’entraînement pour les premières lignes de rugby… « Les petits, c’est un vocation », concède René avant de rameuter sa troupe, non sans mal. Les footballeur en herbe répondent alors présent (ou non) pour le plateau débutant programmé samedi. Vient finalement l’heure du premier exercice. Car les « pèques » de Servian sont comme le Carignan, ce cépage cultivé tout autour : un plan dur et rustique, s’adaptant à tous les terrains ! En ligne, un ballon devant soit, tout le monde peut s’engager au coup de sifflet de l’éducateur dans une course folle au bout de laquelle chacun shoote dans…le grillage. « On n’a même pas de cages pour faire les buts. Cela fait une éternité qu’on les demande à la mairie… », se plaint René. « Ah tiens, ils ont tracé trois lignes blanches aujourd’hui », lui fait remarquer Jean-Jacques Fournier, le secrétaire du club qui vient juste d’arriver. « Tu parles, c’est parce qu’il y a un plateau rugby samedi ! », répond René.

Pas ennemis mais…

Vous aurez bien compris, qu’à Servian, les footeux ont grand peine à exister aux côtés de leurs amis du rugby. A 15h00, ce même terrain sera envahi par les jeunes rugbymen arrivés en bus de plusieurs villages environnants. « Avec leurs ententes intercommunales aux niveaux des jeunes, ils drainent du monde. Ils sont aussi dans les collègues avec l’UNSS, ça nous fait mal. Ce ne sont pas des ennemis mais on passe après eux… », juge Jean-Jacques, avec son accent de l’Allié. Il nous avertir de l’arrivée du président du club, Jean-Claude Jennequin, dévalant la pente menant jusqu’à nous. « Vous arrivez un peu tôt mais j’ai quand même réussi à vous apporter un organigramme du club », explique le Lyonnais à qui son secrétaire a préparer un organigramme à nous présenter. « Jean-Jacques travaille pour le club comme il est au travail. Les documents sont dans votre boite aux lettres avant même que vous les ayez demandés ! », rigole le président, un peu gêné mais tentant de montrer que son club fait des efforts malgré les difficultés auxquelles il doit faire faces.

Celles-ci ne l’empêchent pas de compter 85 enfants licenciés. Des débutants jusqu’aux -18 ans crées pour la première fois dans l’histoire du club, toutes les catégories sont quasiment représentées. Il existe bien un trou, au niveau des -13 ans et -15 ans, mais il pourrait être comblé dans un futur proche.

« Vous voyez tout autour là ?, nous demande René en montrant l’étendue de vignes entourant le stade. Tout ça va se construire et il y aura beaucoup de jeunes à accueillir. ». Servian se développe rapidement, de 2000 âmes le village est passé à 4500 en quelques années. Pour autant, les infrastructures, déjà peu accommodantes, devront faire peau neuve si le club ne veut pas voir partir la majorité des nouveaux jeunes arrivants dans les écoles de foot voisines comme celle du regroupement « Tanguero » des communes de St-Thibéry, Valros, Montblanc, Boujan et Néfiès. « On part de loin comparé à elles mais si seulement on pouvait avoir un synthétique à la place de ce terrain vague, au moins, on ne se poserait pas la question de savoir si on peut joueur le samedi ou pas ».

Si Jean-Pascal Fournier, également entraîneur des poussins, accueille ses homologues de la Clermontaise cet après midi sur le terrain d’honneur, c’est que ce match initialement prévu le weekend précédent n’a pas pu avoir lieu faute de disponibilité du stade. « On doit reporter ou on inverse le lieu de nos rencontres.. », explique Jean-Pascal, un brin résigné. Avant d’emboiter ses pas vers le stade d’honneur où le match débute à 15h00, nous passons voir Youness Hassaine, l’entraîneur des benjamins qui termine sa séance de l’autre côté du « champ ». Il a planté quatre piqués en guise de but pour terminer sur un petit match. « On fait avec les moyens du bord mais on s’en sort toujours », explique ce jeune joueur de 20 ans évoluant à St-Thibéry à côté de son rôle d’éducateur à Servian. Ce qui l’a poussé à venir ici ? « Le plaisir. Il vient tout seul quand on suit les gamins d’année en année. » A voir la complicité qu’il a avec eux nous n’en doutons pas.

La relève est là

C’est l’heure du match des poussins. Nous montons au grand stade en compagnie du Président qui s’excuse de nous faire garer dans la boue. Direction les vestiaires sous la belle tribune d’honneur ? Non, pensez-vous… Les gamins se changent dans des locaux qui étaient déjà là il y a trente ans. Une mère confirme: « Je faisais partie de la première et unique équipe féminine de l’histoire du club. On se changeait dans les mêmes vestiares. Je jouais stoppeur, comme mon fils, qui traverse également tout le terrain pour tirer les corners, regardez ! » Son minot shoote alors sur le poteau. Il fait parti de l’équipe poussins engagée pour la première fois en 1ère division de district (la meilleure division des quatre échelons départementaux). Elle est opposée aujourd’hui à son homologue de la Clermontaise, première rencontre de la seconde phase du championnat. Sur le bord de la touche, Jean-Pascal avoue que ses joueurs « avaient la pétoche » durant la petite causerie d’avant match. Ils se débrouillent pourtant assez bien, étant même héroïques avant de concéder deux buts malchanceux en première période.

Dans un coin du terrain, le Président n’est pas peu fier : « On était à zéro au niveau jeunes il y a deux ans mais je sais que désormais le club est en devenir ,la relève est là. On n’a déjà plus la réputation du club coupe gorges et je sens aussi qu’un jour on sera structuré. » A côté, des mamans sont ravies de constater notre présence. « Ah c’est bien qu’on s’intéresse un peu à nos petits, il faut leur laisser leur chance à eux aussi ! Les rugbymen, on les aimes bien, mais ils sont toujours prioritaires. Mais il n’y a pas de rancœur et on y arrivera à force », nous dit une d’entre elles. Pendant ce temps, Youness joue à en perdre haleine derrière les poteaux de rugby avec quelques uns de ses joueurs restés après l’entraînement. Petits ponts, rateaux, « Youninho » les faits tourner en bourrique…

Goûter obligatoire !

Deuxième mi-temps : et 1, et 2, et 3-0 pour la Clermontaise. « Ils ont l’air plus grands, c’est un effet d’optique ou quoi ? », ces mères de famille manient aussi bien l’humour qu’elles veulent entretenir l’espoir de jours meilleurs. Le président reconnaît qu’elles ont du mérite tout en avouant : « Je ne vais pas dire aux gens ‘venez au foot tout est merveilleux’. Quand on n’a pas les moyens d’offrir deux pizzas, on rase quand même les murs On organise des lotos ou des tournois de belotte pour ne pas passer pour des tocards complets, mais tout reste fragile ,les gamins n’ont même pas de survêtement. ». Malgré tout, défaite incluse, les poussins du F.C. regagnent les vestiaires avec le sourire. C’est l’heure du goûté, que Jean-Pascal a payé de sa poche. « BN et jus d’orange, c’est toujours comme ça après les matchs. Obligatoire ! »

Comme Aimé Jacquet, notre grand manitou du football français, l’a suffisamment dit depuis la victoire de la France en Coupe du Monde : « Il n’y aurait pas de football d’élite sans football de masse. » Ce football d’ « en bas » est nécessaire et existe grâce à des bénévoles et dirigeants comme nous venons de rencontrer. Ils ont au moins le mérite de permettre aux gamins de Servian d’avoir le choix du ballon dans lequel ils souhaitent taper. Avec parfois quelques mauvais rebonds, mais là n’est pas l’essentiel…

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