Mon copain l’Argentin

Nicolas Deltort (MAGAZINE – ESJ session de juin 2009)

Chamu et la banda (photo N. Deltort)

Chamu et la banda (photo N. Deltort)

Chamu est Argentin, autant dire que c’est un passeport pour susciter la sympathie de tout amoureux de football. Au-delà des récits de conquêtes de la pampa ou de rêve de dépaysement en steppes patagonnes, qui n’a pas été fasciné dans son enfance par les images de Coupe du Monde où ces joueurs albiceleste brillaient régulièrement ? Ils étaient beaux et machos, avec leurs cheveux bruns et longs, lancés ballon aux pieds dans des chevauchées remplies de gara. Cette force intérieure qui renvoie à un autre mythe, celui des gauchos, ces légendaires cowboys paysans qui ploient sous la bise, dans leur ponchos et coiffés du béret basque dont El Ché Guevara fit un étendard.

Chamu ne ressemble en rien à Mario Kempes, héro de la sélection argentine championne du Monde en 1978, ni au Gauchito Gil, éternel révolté devenu un saint, le plus populaire chez les laissés-pour-compte d’Argentine. Mon copain est pourtant bel et bien Argentin, « gracias a Dios », comme il dit toujours.

Dieu est partout mais reçoit à Buenos Aires, disent les habitants du « Bon air ». Avant que Chamu ne vienne me chercher à l’aéroport d’Ezeiza, en banlieue de la grande mégapole argentine, l’eau frémit dans la bouilloire de son petit deux pièces de l’Avenue Paraguay, prête pour ce maté amer que les Argentins partagent à la moindre occasion, un thermos d’eau chaude toujours à porté de main. « Bienvenue en Argentine ! », lance-t-il sur le tarmac de laéroport, en invitant à partager son infusion stimulante. Chamu, le porteño (habitant de Buenos Aires) pétri de culture européenne, est avide de faire découvrir les traditions locales.

Conduite à la Fangio

En Argentine, tout commence et tout finit par le football. A peine arrivés, il faut se préparer pour aller assister à un « classique » du championnat de football argentin : Racing-Boca. Notre hôte, lui, « est supporter de Racing depuis le berceaux ». Ici, on peut changer de femme, de voiture, de boulot et de tout, « sauf d’équipe de football ! » Quelqu’un n’aimant pas ce sport est tout simplement un marginal.

La musique métal à fond dans la voiture, on fonce sur la longue autoroute traversant l’immense banlieue de la Capitale Fédérale. Loin des images de Buenos Aires la bohème d’avant voyage. Le paysage se dévoilant à travers les fenêtres de la 304 n’est qu’un défilé d’immeubles insalubres et de maisons de tôle froissée. « Là, vous n’y allez surtout pas tout seul », prévient Chamu. L’imaginaire argentin s’était pourtant construit à l’origine du pays sur un mythe de puissance et d’une Argentine grandiose « On a toutes les ressources ici, mais tu vois ce qu’on est aujourd’hui ? Regarde. On n’arrivera jamais à rien. Ce pays est rempli de bandits. », peste notre ami l’Argentin. De l’extase à l’agonie avec la même facilité, « capable du meilleur comme du pire », selon Chamu, l’Argentine est un lieu saint et profane à la fois, une mixture de haute combustion. De la « plata dulce », l’argent facile des années Menem, Président de 1989 à 1999, à la crise de 2001 et ses cinq chefs d’Etat en une semaine, le pays a plongé vers des fonds insondables.

Mais l’Argentine, ça reste « l’avenue la plus grande, le fleuve le plus large, les filles les plus belles du monde, le 6-0 à Pérou… », comme dit la chanson du groupe La Bersuit que nous fait écouter Chamu alors qu’on est bloqué dans les embouteillages. « On va être en retard pour le match si ça continue ! ». Martial double par la gauche, puis par la droite, ne décélère pas et ne semble pas aussi paniqué que nous le sommes. « L’Argentin ne sait conduire que rapidement », dit-il. Au pays de Fangio*, notre soulagement d’arriver à bon port n’est pas feint. L’ami argentin en rigole, puis nous convie au barcito du coin. « Ils font de bonnes empenadas, vous connaissez ?» Ces sortes de tourtes à la forme de chaussons aux pommes sont remplies de viande, poulet, épinards ou fromage et jambon. Un délice qu’on peut trouver à chaque coin de rue dans ces petits bars vendant aussi bien de l’électronique que des pépites, de la crème de lait (la friandise à tartiner préférée des Argentins), des boissons, des journaux ou des médicaments de base.

Deux gamins arrachent alors le sac d’un passant avant de fuir en courant… « En Argentine, on avait coutume de dire que si ton enfant tournait mal, c’était de la faute de la maîtresse ou de Maradona. Désormais, ce n’est la faute de personne si ce n’est de la misère. Tout le monde vole, même ceux qui avaient deux voitures durant l’époque de Menem et qui se sont par la suite retrouvés sans rien… », explique Chamu avant de payer l’addition. Et nous de remercier le serveur. « Ne dites pas merci à la moindre occasion ici, ce n’est pas bien vu. Question de fierté…. »

Un chien nommé Tango

On s’en va alors chercher le reste de la famille Cipolla pour se rendre tous ensemble à la cancha (le stade) du Racing. Un club dont le nom a été trouvé par des dirigeants lisant le magasine français L’Auto et qui titrait sur le Racing Club de Paris… Dans leur ardeur à singer l’Europe, les Argentins n’ont pas seulement reproduit des noms de clubs à l’identique. Certains quartiers de Buenos Aires sont à l’image même de Paris, Madrid ou Milan. Les Parisiens avaient aussi l’argot, et la bourgeoisie portègne a trouvé de bon ton d’inventer le lunfardo, un langage poétique d’une puissance métaphorique inégalée. Martial en use et en abuse. Avec un accent et une mélodie aussi agréables que différents de la façon de parler des Gallegos (Espagnols).

Arrivé chez les parents de notre ami, Carlos, son père, nous accueille les bras grands ouverts : « Ché, comment ça va ? » Le mot Ché, familier aux Argentins – ils commencent très souvent leurs phrases par cette interjection – valut à Guevara son immortel sobriquet. Le mot vient du Mapuche et signifie « homme ». Chamu, l’homme, nous propose une Quilmes, la bière made in Argentina. Gilda, la sœur, et Suzanna, la mère, font la vaisselle du repas de midi… « Tango, arrête ! », gronde Chamu. Tango, c’est le cocker de la famille Cipolla. Nommé en référence à une musique que Carlos Gardel a fait découvrir au monde entier ? « Non, au ballon officiel de la Coupe du Monde 1978 ! », rigole Carlos. « Tu sais, le tango est une passion uniquement portègne, et non pratiquée dans le reste du pays », explique-t-il. Ce n’était plus vraiment populaire avant que cela le redevienne au début des années 2000 avec le développement du tourisme », renchérit Chamu. Alors que le football….

Et Tango de revenir à la charge. « Qué hincha pelota este pero ! », s’énerve Gilda. « Hincha pelota », c’est à dire « casse couille », une expression à l’origine du mot hincha désignant le supporter de foot en Argentine. Lors d’un match joué par une équipe argentine en Uruguay dans les années 1930, le commentateur local désigna les supporters visiteurs comme « hincha pelota ». Ils n’arrêtaient pas de crier !

Sucre, urine et superstitions

C’est l’heure de partir au stade. Celui du Racing est réputé pour être la scène des plus belles ambiances du pays. « Ou plutôt, celui des meilleurs supporters », rectifie Chamu. « On juge un bon public à son Aguante ». Entendez : sa résistance et son aptitude à chanter le plus longtemps et le plus fort possible, quelque soit l’endroit et l’évolution du score. Durant 90 minutes, Chamu, son père et sa soeur ne cessent de balancer leurs mains dans le ciel sur le rythme de chansons envoutantes. 4-2, score finale. Les supporters alentours m’interpèlent : « Franchute no te va ! Franchute no te va ! » : Français, ne t’en va pas. L’Argentin est superstitieux, Chamu a jeté du sucre sur le terrain avant le coup d’envoi et on se rappelle aussi de Goycochea, ce gardien de l’Alibiceleste, maître dans l’art d’arrêter les penalties et qui avait pour habitude d’uriner sur la pelouse avant chacun d’entre eux…

« Alors, vous avez aimé le match? », demande mon ami l’Argentin. Un sentiment de fin du monde nous a envahi l’espace d’une rencontre. Entre carnaval et chaos, passion et démesure, cela aurait très bien pu être le théâtre d’un film de Quentin Tarantino.  « Très bien, alors maintenant vous allez encore plus aimer la pizzeria où on vous amène ». Direction La Boca, le quartier populaire de Buenos Aires, dont les bouges du port virent arriver les immigrants européens et naître le tango. La Pizzeria Banchero, du nom de ce génois immigré à la Boca à la fin du 19e siècle, a la réputation d’être la meilleure du pays. Nous y dégustons la fameuse fugazza, traditionnelle pizza locale aux oignons et au fromage, comme le firent avant nous, et aux mêmes tables, les Eva Perón, Juan Manuel Fangio ou autres footballeurs célèbres. À la télé, les images du match repassent sur toutes les chaînes. « Même si tu ne vas pas au stade, tu ne peux pas échapper au football ici », explique Carlos. Avec les 450 h de programmes hebdomadaires consacrées au ballon rond, les hinchas sont servis…

Aux murs de la pizzeria, des photos de Gardel, Eva Peron et du footballeur Diego Maradona. Les Argentins aiment les comètes, de celles qui brillent et se consument. « Nous aimons les destins tragiques », confirme Chamu. Alors qu’un homme au chapeau noir sort un bandonéon et qu’un air de tango envahie la salle, il poursuit la conversation : « Guevara fait parti de ces comètes. » Comme il voit que nous sommes ailleurs, envouté par le son de la « boîte à frissons », l’amigo argentino conclu d’une pirouette son chapitre sur le guerrilerro : « Le Ché était d’ailleurs un écraseur d’orteils devant l’Eternel, il ne distinguait pas un tango d’un mambo, dit la légende ! »

« Qui suis-je ? »

Un trait commun à chacun des Argentins est de se croire exceptionnel. « Mais en tant que pays, on n’a jamais été perçus comme tel», regrette l’ami portègne. Gardel, Peron ou Maradona (la sainte Trinité argentine), au-delà du prestige qu’elle a pu amener au pays, a  permis, selon Chamu, «aux Argentins d’avoir des icones auxquelles s’identifier. À la base nous sommes des immigrants, et à Buenos Aires, aucune identification n’est possible si ce n’est celles de nos racines européennes. Les icones, comme le football, c’est important pour le sentiment d’appartenance et d’identification. »

Poser la question « Qu’est-ce qu’être argentin ? », déchaîne les passions au pays des gauchos. Une boutade dit que les Péruviens descendent des Incas, les Mexicains des Aztèques et les Argentins, du bateau.  Chamu, lui, descend d’une famille d’immigrés italiens. « Comme tous le monde ici, je me suis demandé à un moment donné : ‘qui suis je, que je vais faire’. » L’âme nostalgique des « enfants des bateaux » ou refoulement des origines, la recherche d’une place symbolique ou le sentiment d’exil… « Tout ceci fait parti de nous », explique mon ami l’Argentin. À Buenos Aires, la psychanalyse peut faire son marché. La ville compte le plus grand nombre de psychiatres par nombre d’habitants au monde.

Un cafecito pour finir le repas, et Chamu nous propose une virée en ville, dans les quartiers « qui ne dorment jamais. » Il n’y pas d’heure, ni de jour pour sortir en Argentine. Alors on va danser au Rectorado, un bar du quartier Recoletta où la jeunesse portègne vient écouter les nombreux tubes de rock argentin, un mélange de guitare électrique et de rythme sud-américain vraiment caractéristique. Entre deux fernet con coca, la boisson alcoolisée au goût de pharmacie, Chamu nous parle encore et toujours de son pays : des lacs couleurs d’émeraude et, bien sûr, de la cordillère des Andes. « Avant la dévaluation du dollar argentin, on voyageait tous aux quatre coins du monde. Depuis 2001 et la crise, on s’est mis a véritablement visiter notre pays. Jamais je n’aurais pensé qu’il était aussi beau… »

Mais est-ce que la véritable beauté d’un pays n’est-elle pas celle de ses habitants ? Mon ami l’argentin, lui, attend la prochaine catastrophe nationale avec ce mélange de pessimisme et de superbe qui caractérise ses compatriotes. Quoi qu’il arrive, la chaleur et l’hospitalité qu’ils véhiculent n’ont d’égale nulle part ailleurs au monde. « Ici, c’est la passion ! »


* Juan Manuel Fangio était un pilote automobile argentin. Cinq fois Champion du monde de Formule 1 (en 1951, 1954, 1955, 1956 et 1957) il a dominé la discipline reine du sport automobile dans les années cinquante, étant jusqu’à ce jour le seul pilote à être sacré champion du monde dans quatre écuries différentes.

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