Budapest : le cercle des poètes disparus

Nicolas Deltort (CARNET DE VOYAGE – Actufoot34 N°39, 12 décembre 2008)

Pdf de l'article (photos N. Deltort)

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La Hongrie évoque chez les amateurs de football des noms de « magiciens » dont celui du plus grand d’entre eux : Ferenc Puskas, le « major galopant ». A Montpellier, certains se souviennent peut-être du passage de trois Magyars dans les années 1980 du côté de la Mosson. Nous sommes allés à Budapest sur les traces de Torocsik, Kiss et Zombori, toujours des idoles dans leur pays, à défaut d’avoir laissé une trace indélébile en France.


8 octobre 2008 : arrivé à l’aéroport de Ferihegy, situé à seize kilomètres de Budapest, un vieux bus couleur « CRS » nous amène à la station de métro de Kijpest, au sud de la ville. On passe des zones industrielles délabrés avant d’arriver dans une station « kitch », couleur Casimir, mais à l’ambiance intérieure un peu glauque. Les petites fioles de vodka traînent à chaque recoin d’un underground aux allures de souk aux multiples friperies, pâtisseries et vendeurs de tabac. Bien difficile d’y trouver le guichet à ticket. Dans le train, on pourrait entendre une mouche voler. Les visages sont fermés, les gens refont apparemment revivre la mode du jean neige et l’ambiance est « tristounette ».

Arrivé à l’arrêt Deák Ferenc tér (tout s’appelle Ferenc en Hongrie !), nous prenons la direction du « Mini Carmen » hôtel dans le cœur du quartier juif de la capitale. Impossible de trouver. Finalement, on aperçoit un petit panneau indiquant le chemin à prendre à travers une allée sombre puis jusqu’au 3e étage. Le « Mini Carmen » nous ouvre ses portes sur un ramassis de linge salle en partance pour la laverie. Une vieille hongroise bien portante mange ses céréales tout en enregistrant notre arrivée…La chambre est vétuste, l’eau chaude, sur demande, et on nous donne des serpillères en guise de serviette de bain ! On nous avait dit que Budapest n’était pas cher, on comprend mieux pourquoi. On campera finalement à l’hôtel Ibis le reste du séjour et tant pis pour le charme de cet immeuble qui respire l’ancien bloc de l’Est.

Le steak haché frite, ça me manque !

Budapest, « la perle du Danube »… Nous marchons au fil des rues mais rien d’exceptionnel à nos yeux. Nous aurait-on menti ? Nous sommes en fait dans la partie de Pest, à l’est du Danube, beaucoup moins jolie que Buda, à l’ouest du fleuve. Nous nous y rendons lors de notre deuxième jour avec Zalán Zombori qui nous servira de guide durant tout notre séjour. Peu de temps après notre rencontre, celui-ci nous montre la cicatrice qu’il a toujours à la tête et qu’il s’était faite en 1982 en tombant dans un studio du Belvédère à Montpellier. Il y résida quelques semaines avec ses parents quand son footballeur de père s’engagea sous les couleurs du Montpellier PSC. Sándor en était le milieu de terrain moustachu pendant trois saisons avant de passer entraîneur adjoint jusqu’en 1987 aux côtés de Michel Mézy.

C’est avec Zalán que nous avons pris contact afin de retrouver les traces de son père, plus connu à la Paillade sous le nom d’Alex, et des deux autres joueurs hongrois, András Törőcsik et Laszlo Kiss, que le père Zombori a fait venir à la Mosson. Zalan est aujourd’hui agent de joueur en Hongrie et parle un français impeccable malgré un accent marrant rappelant celui des africains. Il a vécu pendant cinq ans avec sa famille à Juvignac, avant de revenir dans les années 1990 passer son bac en France et intégrer le centre de formation du MHSC. Par la suite, il a connu une carrière pro dans son pays natal sous les couleurs de nombreux clubs et notamment celui d’Ujpest avec qui il a été champion de Hongrie.

Zalán nous amène déjeuner à l’hôtel Mercure où il connaît le patron, le père d’un des gamins dont Zalan suit la carrière. « Profitez-en, gouttez les spécialités Hongroise ! », nous incite-t-il. Entre le foie gras local et toutes les spécialités au paprika (l’emblème national), notre cœur balance. On goutte finalement à tout, finissant sur plusieurs cafés pour digérer et éviter de piquer du nez tout l’après-midi. L’agent de joueur regrette, quant à lui, de ne plus pouvoir manger des steaks hachés frites ou des rillettes dont il « raffolait » à son époque en France !

Après avoir quitté le Mercure, direction la planète Buda, le quartier historique situé sur une colline en haut du Danube. C’est là que la perle se découvre enfin devant nos yeux. Palais Royal et vues imprenables sur le fleuve mythique, c’est éblouissant !

C’est bien beau tout ça, mais « on n’est pas venu pour acheter du terrain ! », nous allons donc assister au match de qualification pour la Coupe du Monde de football 2010 entre la Hongrie et l’Albanie. En avant Guingamp, direction le Nepstadion – littéralement, le « stade du peuple » – rebaptisé stade Ferenc Puskas à la mort de ce dernier au début des années 2000.

Aux alentours de l’enceinte sportive, des vendeurs de graines de courgettes et de pépites à tous les coins de rue. Ce sont les balayeurs du stade qui ont du boulot après les matchs en Hongrie ! Le stade, aussi mythique soit-il, est en décrépitude totale. Sa partie supérieure n’est plus ouverte au public depuis longtemps, elle s’écroulerait aisément sous le poids des 100 000 spectateurs qui peuvent normalement y rentrer pour voir l’équipe Nationale ou lors des confrontations entre les quatre plus grands clubs de la capitale, Ferencvaros, Ujpest, le Honved et le défunt Videodon.

Le match en lui-même, entre une piètre équipe hongroise battant difficilement l’équipe de Loric Cana, n’a valu que par l’ambiance qui régnait dans les gradins. Quelle émotion au moment des hymnes, le stade du peuple voyant alors une multitude de drapeaux hongrois tapissant l’intégralité des tribunes. « Ce pays on l’adore, c’est notre vie », explique Zalan. Le supporter hongrois encourage son équipe nationale à la manière des meilleurs publics de club. Le contraste est saisissant avec tous les « footix » remplissant le stade de France…

L’été des vieilles dames

A l’issue du match, nous partons goutter à un des passe-temps favori des autochtones : les bains thermaux. Le pays de Puskas compte le plus grand nombre de termes turcs ou romains en Europe. Nous allons à celui de Széchenyi, situé dans le plus beau parc de la ville. Les bains d’intérieur ou d’extérieur sont plus beaux les uns que les autres et de vieux hongrois barbus y jouent aux échecs. Le temps semble s’être arrêté. Après avoir marché toute la journée, la chaleur des bains nous fait un bien énorme. Ils sont d’ailleurs un peu trop chaud pour certains qui ne semblent pas gênés d’étreindre leur petite amie assez explicitement….

Le lendemain, Zalan nous amène au quartier de Ferencvaros où nous sommes sensés y rencontrer son père. Celui-ci y commente un match de D2 entre le club le plus populaire du pays, Ferencvaros,  et le MTK pour la télé hongroise. Durant le trajet on demande à zalann s’il est normal qu’il fasse aussi beau et chaud (20°C) à cette époque de l’année. « Comme on dit ici, c’est l’été des vieilles dames, un de ceux qui se prolongent longtemps après septembre et pendant lequel les mamies profitent du soleil au maximum sur les bancs publics de la ville. »

Au gré des feux rouges grillés par Zalan et des contre-allées utilisées pour éviter le trafic de Budapest, on s’aperçoit du contraste saisissant  dans cette ancienne ville d’un régime communiste disparu en 1991.  Les Trabants, voitures symboles de l’industrie productive de l’ex-RDA, côtoient encore les dernières Peugeots. Les immeubles pourris datant de l’après guerre jouxtent aussi des immeubles de verre dédiés aux grandes entreprises venues profiter de l’aubaine économique offerte par l’entrée de la Hongrie dans l’Union Européenne. « A l’époque du communisme, tous les gens vivaient de la même manière. Ils n’avaient pas grand-chose mais, au moins, ils avaient quelquechose. Aujourd’hui, il n’y a plus de classe moyenne mais des riches et aussi des très pauvres », explique Zalan avant que nous arrivions finalement au stade Florian Albert. Celui-ci porte le nom de cet autre poète footballeur et ballon d’Or France Football. « Il doit être dans un coin car il est tous les jours au stade en train de picoler », raconte notre conducteur avant d’entrer sur la pelouse.

Noirs et fachos dans un même stade

Il nous montre où se trouve la cabine de commentateur de son père, des sortes d’algecos datant du communisme. « Elles n’ont pas changé, indique Alex Zombori. Tu t’y pèles toujours autant ! ». On ne retrouvera celui-ci qu’après un match nul dans tous les sens du terme et où une chose nous a extrêmement choqués : l’équipe de Ferencvaros, composée à moitié de joueurs noirs – ce qui n’a rien de choquant – est par contre supportée par des fans pouvant sortir en toute impunité des drapeaux nazis…

Nous ne pourrons finalement pas discuter avec Alex en fin de match. Il a été pris à partie par des supporters venus lui « chercher la merde car [il était] de l’équipe rivale de Vasas » durant son époque de joueur.

Ce n’est que partie remise puisque le lendemain nous avons rendez-vous au complexe d’entraînement de Vasas avec nos trois ex-footballeurs du MPSC. Zalan, n’a qu’une peur au moment d’aller chercher András Törőcsik, c’est que ce dernier ait «  picolé » : « Il m’a promis que ce ne serait pas le cas », soupire Zalan en n’y croyant pas trop. L’ancien meneur de jeu a depuis longtemps sombré dans l’alcoolisme et la déchéance. « Il ne vit plus que de son nom car il ne possède plus rien ». András est fier, il ne veut pas qu’on vienne le chercher chez sa mère, où il habite, mais au bar-restaurant du coin. A notre arrivée, il est assis tout seul à une table en extérieur, un bras en écharpe sous sa veste de survet portée à même la peau, et sa main valide agrippant un verre de bière. Sa cheville droite et toute contusionnée – il aurait eu un accident de voiture avec un ami – mais l’homme en impose tout de même. Celui qu’on surnomme « Kese » en raison de sa crinière blondissant au soleil, ou « Toro », a le regard bleu perçant, les cheveux lissés en arrière et le menton tenu bien haut. Il mâche aussi du chewing-gum, sourit en coin puis grille quelques cigarettes le temps qu’il termine son verre.

Nous partons alors pour Vasas où Lazlo Kiss est entraîneur des jeunes attaquants du club. En chemin, nous passons devant un vieux stade pourri, celui de la société de chemin de fer hongroise ou András débuta avant d’aller faire les beaux jours du grand Ujpest, plutôt que du Ferencvaros dont il est toujours supporter. « Il n’y avait que le foot à l’époque, on était dans la rue à jouer tous les jours. Le ballon, c’était la vie », explique celui qui aurait pu être l’équivalent de Maradona si seulement il avait pu quitter le pays à son apogée. Sous le régime communiste, les joueurs n’obtenaient une permission de sortie qu’à l’âge de trente ans et pour trois ans seulement.

Arrivés à Vasas, Lazlo Kiss nous accueille et Alex Zombori ne tarde pas à nous rejoindre. Les trois posent pour une photo puis nous partons au club house pour descendre l’allée des souvenirs et, en ce qui concerne « Toro », quelques bières. Lazlo définit ce dernier de la meilleure des façons : «Il avait les qualités pour faire une très grande carrière. Mais il jouait pour le public, faisant des choses avec un ballon qu’on n’apprend pas à l’école de foot. Les stades étaient pleins pour lui et les gens était contents d’avoir payé s’ils avaient pu voir ne serait-ce que deux dribbles magiques de Törőcsik. » Oui mais voilà, « Toro » «  a foiré sa vie ». Quand ses qualités individuelles étaient en harmonie avec celles de son équipe, cette dernière pouvait battre n’importe qui au monde. « Mais Andras avait ses propres règles  et quand il avait quelque chose en tête, c’était difficile de lui parler, même pour l’entraîneur ! » C’est ce caractère qui a certainement plu à Louis Nicollin. Un jour de 1985, le Président du MHSC a pris son avion pour aller superviser le numéro 10 en compagnie de Zombori. Ce dernier se rappelle : « Loulou avait décidé de partir sans avertir l’aéroport de Budapest et c’est moi qui ai dû me débrouiller avec la douane, rigole-t-il. Lors du match, « Toro » s’est fait expulsér au bout de vingt minutes et tout le monde scrutait le bord de la touche car il ne voulait pas sortir du terrain. Nicollin m’a dit : « C’est bon, on le prend ! » »

« Les Argentins nous ont entubés ! »

Bien avant Törőcsik, Nicollin était allé chercher Zombori en Hongrie. « C’est mon but en Coupe du Monde 1978 face à la France qui a dû lui plaire ! ». Une Coupe du Monde dont se rappelle bien Törőcsik. La Hongrie avait une super équipe qui joua le match d’ouverture face à l’Argentine : « Ils avaient peur de nous, ça se voyait d’autant plus dans leurs yeux quand on a mené 1-0 », raconte-t-il. A la mi-temps de ce match, un dirigeant argentin serait venu proposer le match nul. Les Hongrois refusent. Résultat : « L’arbitre a été contre nous toute la seconde mi-temps et on s’est fait entuber », peste Zombori. Törőcsik et Nyilasi expulsés, la Hongrie perd 2-1 et joue le reste de la compétition sans ses deux meilleurs joueurs. Elle affronte la France à Mar del Plata lors de son dernier, victoire 3-1 des Bleus. Zombori est heureux d’avoir joué cette compétition malgré les défaites. Sa seule déception. Le gouvernement hongrois de l’époque interdisait aux joueurs d’échanger leur maillot en fin de match…

Lazlo Kiss, lui, a connu ses meilleurs moments plus tard, notamment au Mundial 1982 d’Espagne. Il marque un triplet en sept minutes face au Salvador ! Pourtant, c’est pour autre chose que l’attaquant est aimé en Hongrie : son but en Norvège qui qualifia les Magyars pour cette coupe. Un super lob de 35 mètres  alors que la plupart des joueurs auraient mis une « mine ». « C’était ça, Lazlo, il pouvait surprendre n’importe quand. Il avait la qualité extraordinaire de  penser rapidement face à n’importe quelle situation », explique « Toro » qui finit par quitter son air grâve. Il sourit enfin et rigole à l’évocation d’une multitude de souvenirs. La palme d’or revient à cette journée du temps où il était à Montpellier. Lazlo raconte : « Alex nous avait invités  pour déguster du vin à 200 km de Montpellier. Sur la route, il y avait des châteaux de partout et chaque fois on s’y arrêtait pour boire. A la fin de la journée, « Toro » a dit : « y’en a marre de la route, on ne rejoint pas Alex. Maintenant, on va dans un bar boire de la bière ! » Et c’est tout le club house qui éclate de rire.

« A cause des Français. Mais pas seulement… »

Voilà qui résume la carrière de beaucoup de footballeurs hongrois, surtout celle de « Toro ». Des joueurs transférés hors de leur pays après leur zénith footballistique et qui s’en moquaient un peu. Surtout après la déception de ne pas avoir pu quitter la Hongrie avant leurs 30 ans alors que les offres de grands clubs étrangers arrivaient sur les bureaux de leurs dirigeants ! Tout juste se rappelle-ton du côté de la Paillade de ce match exceptionnel d’Andras qui élimina le PSG à lui tout seul en Coupe de France. Capable du meilleur…comme du pire.

Le dernier jour de notre visite, nous nous rendons à Szent-Endre (Saint-André), « la ville des peintres » au nord de Budapest où Alex Zombori avait toujours rêvé vivre. Assis à la terrasse d’un pub  à discuter pendant des heures,  nous avons surtout retenu une chose parmi les interminables anecdotes footballistiques. Reparler du passé avec ces joueurs a semblé mettre un sourire sur des visages plutôt tristes. Alex résume bien cette impression : « A notre époque, peu importe le communisme, un jour de football était une fête. Les Hongrois aiment la vie mais, malheureusement, l’histoire de notre pays ne nous a pas incités à lui sourire. « Le Hongrois, même quand il fait la fête, il est malheureux. Regarde l’hymne national comme il est triste. Quand tu l’entends, tu as envie de pleurer. Qu’est-ce que tu veux gagner un match ?!, avoue Alex. On est un peuple qui a toujours perdu dans l’histoire. » Les Français et l’accord politique de Trianon ayant réduit les territoires de la grande Hongrie à peau de chagrin après la première guerre mondiale y sont un peu pour quelque chose… « A cause des Français, oui. Mais pas seulement », conclut Alex Zombori.

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