Damien Ledentu : « Notre porte est ouverte »

Nicolas Deltort (INTERVIEW Football : ARBITRAGE – ActuSport34 N°11, avril 2009)

Mr Ledendu, ici au siège de la Ligue Languedoc Roussillon de football (photo N. Deltort)

Mr Ledendu, ici au siège de la Ligue Languedoc Roussillon de football (photo N. Deltort)

L’arbitrage français connaît aussi sa crise. On reproche aux arbitres de former un microcosme fermé qui s’autocontrôle et ne se réforme guère. En cumulant depuis un an les mesures et les déclaration d’intention pour que ce monde-là s’aère, la FFF a envoyé aux arbitres le message qu’ils ne pouvaient plus reculer. Le point avec l’arbitre international, Damien Ledentu.

Le premier sifflet

J’ai été joueur au Galfa Lunaret puis au Crès jusqu’ à  l’âge de18 ans. J’ai alors basculé de l’autre côté. Le virus de l’arbitrage m’a attrapé et je n’ai toujours pas l’antidote 22 ans après !

La crise de l’arbitrage en France

La corporation des arbitres, 28 000 personnes, a connu des turbulences, il est vrai. Car la DNA, qui avait Michel Vautro comme président, a connu des guerres intestines d’individus depuis son éviction. Marc Batta a été élu, et il y a désormais les pro-Vautro et les autres… Mais je tiens à souligner le fait que l’arbitrage est un vecteur médiatique juteux depuis de nombreuses années. Tous les médias sont là dès qu’une polémique se présente. On parle moins souvent de nous quand ça va bien.

« Une fois sur deux, l’analyse des consultants télé est fausse »

Le livre « A bas l’arbitre » de Bruno Derrien

Je ne l’ai pas lu mais j’ai eu les échos des grandes lignes. Il avait peut être besoin de faire une thérapie au travers de son ouvrage. Je ne suis pas d’accord avec lui quand il dit que l’arbitrage sent le renfermé. Cela fait au contraire quelques années qu’on essaye de montrer un comportement ouvert, en organisant des réunions avec les différents acteurs du football. L’an dernier, lors des sept dernières journées de Ligue 1, nous avions même permis l’accès à notre vestiaire aux présidents de clubs, entraîneurs et joueurs. Notre porte est ouverte, dans la mesure où ces échanges restent courtois et polis.

Les arbitres et la communication

En ce qui concerne la FIFA et l’UEFA, il nous est clairement interdit d’être sollicités médiatiquement et de commenter notre propre arbitrage. Par contre, en France, on est encouragés à donner des explications sur nos décisions après avoir pris connaissance des images. Après, à nous de faire notre analyse et notre mea-culpa si nécessaire.

Les consultants arbitres à la télé

C’est une très bonne chose, mais le souci, c’est qu’ils sont très mal utilisés. Il faudrait qu’ils éclairent davantage sur l’arbitrage en lui-même, en rappelant par exemple des aspects du règlement. Ils jugent l’image brute, s’il y a faute ou pas faute, carton rouge ou pas carton rouge. Je ne vois pas ce que cela peut apporter aux spectateurs. Une fois sur deux l’analyse est fausse. Il faut donc prendre ça avec des pincettes.

La « Task Force »

En mars dernier, la FFF avait nommé cet organisme composé de personnes venant de toutes les familles du football pour qu’elle propose des idées afin de stabiliser un bateau qui avait tendance à tanguer. Elle est arrivée à expiration et il n’y a pas grand-chose de nouveau qui a été mis en place, mis à part la commission de visionnage depuis janvier. Elle est déjà pas mal critiquée, même s’il est vrai, qu’après les premières sanctions, le nombre de cartons a diminué. La peur du gendarme est efficace.

Le procédé d’évaluation des arbitres

Il est critiqué et la DNA s’y penche dessus pour essayer de trouver une évaluation un peu différente. Elle envisage de ne plus noter rubrique par rubrique, mais de façon globale. Peut-être dès la saison prochaine.

L’arbitrage à cinq

C’est une bonne idée de multiplier l’œil humain, mais on n’atteindra jamais l’objectif zéro erreur. La France est candidate comme une nation pilote et si le projet voit le jour, cela commencerait la saison prochaine, mais uniquement en Ligue 2. Cela va impliquer davantage de formation, de recrutement et des modifications techniques de la profession.

La surveillance technique de la ligne de but

Autant je suis sceptique concernant la vidéo, car nous ne sommes pas forcément d’accord entre nous quand on visionne des matchs, autant je pense qu’on devrait se doter de cet outil pour valider ou non des buts. C’est incontournable.

Les anciens footballeurs au sifflet

La critique « Qu’est-ce que tu t’y connais toi ? T’as déjà joué au ballon ? », on l’a tous subie. Les ex-footballeurs ont ce côté incontournable d’avoir le bagage technique et une bonne lecture de jeu. Mais cela ne va donc pas forcément de pair avec un meilleur arbitrage, même si cela ne peut pas faire de mal. Michel Vautro, par exemple, n’avait jamais joué au football de sa vie avant d’avoir la carrière qu’il a eue. En tout cas, ce désir de la DNA et de l’UNFP de voir des anciens pros au sifflet peut être intéressant dans les années à venir.

Le plus gros chantier de l’arbitrage

C’est celui de l’uniformité des décisions arbitrales en match, sur lequel on travaille depuis deux saisons. C’est-à-dire : avoir 10 cartons jaunes sur l’ensemble des matchs de L1, si 10 fautes le méritent, et pas 12 ou 8. C’est notre cheval de bataille, être lisible de tout le monde.

« La manière répressive n’est pas forcément la bonne »

L’arbitrage en amateur

J’essaie de faire respecter cette uniformité également en amateur. Mais les gens ne parlent que des problèmes des contrôleurs, qu’un arbitre n’agira pas de la même façon s’il est contrôlé ou pas. C’est pour cela qu’on tend désormais vers les contrôles inopinés. En ce qui concerne les joueurs, je trouve que les mentalités sont propres dans les grandes lignes. Il y a toujours les impondérables, comme l’environnement. Dans ce sens, arbitrer en District est plus difficile qu’en Ligue, car on est seul, sans délégué. Il faut alors s’adapter plutôt qu’arbitrer.

La « cartonite aigüe »…

Depuis deux ans, on essaye de sensibiliser davantage nos jeunes sur l’arbitrage dans l’esprit que dans l’application à la lettre du règlement. La manière répressive n’est pas forcément la bonne. Sans pour autant passer à côté de carrefours incontournables.

Le niveau des arbitres régionaux

Il s’est beaucoup bonifié, au même titre que le jeu sur les terrains. On a des réunions mensuelles théoriques mais aussi de visionnage de matchs de DH et on en récolte les bénéfices.

La formation régionale

C’est ce qui se fait de mieux. On a des outils performants et un niveau humain exceptionnel avec des Sacha Bitton ou Julien Schmitt qui sont des locomotives. Derrière un président de la Ligue, Mr Gaubert, qui est à fond derrière le corps arbitral. Là où le bât blesse, c’est en termes de pérennisation de la fonction. On arrive à faire venir des jeunes, mais on les perd souvent après quelques années.

L’arbitrage au féminin

Il y a deux ou trois ans, on était en retrait à ce niveau-là. En termes d’arbitre, la région était présente de la Ligue 1 au CFA, sauf au niveau féminin. On a alors eu une table ronde pour trouver des solutions afin de promouvoir l’arbitrage féminin. Depuis une saison, on commence à voir davantage de féminines arbitrer en DH. Cela nous paraissait inaccessible auparavant. Au niveau physique, elles ont passé un cap et sont à la pointe du progrès. Elles ont aussi fait les efforts nécessaires pour avoir tous les bagages du bon arbitre. Je pense à Ily Dorothée qui est notre fer de lance régional et aussi à l’héraultaise Nathalie Bertrand qui, pour moi est prédestinée pour l’arbitrage de haut niveau.

Le mot de la fin

Les arbitres ont un rôle de plus en plus ingrat. On est sans cesse épiés, passés au crible par 25 caméras sur certains matchs. On trouvera forcément des erreurs ainsi. Il faut au contraire que tout le monde essaye de travailler main dans la main. Arbitres, entraîneurs, joueurs et présidents, on doit se serrer les coudes dans nos périodes difficiles respectives. Le football en sortira grandi. La notion de plaisir est par ailleurs trop souvent occultée de nos jours. Il faut qu’arbitrer, jouer, diriger un club soit un plaisir. L’obligation de résultats gâche souvent cela. Cela prendra du temps pour changer les mentalités.

Age : 40 ans
Arbitre de Ligue 1 et international
Licencié à Castelnau/Le Crès depuis 1986
Parcours : arbitre Ligue 1 depuis 1998, international depuis 2002
Faits d’arme : 180 matchs de Ligue 1, 60 matchs internationaux, finale de la Coupe de la Ligue 2003
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