Escampa-lo-a l’aiga !*

Nicolas Deltort (J’AI ESSAYE POUR VOUS – ActuSport34 N°15, septembre 2009)

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« Qui n’a pas jouté, n’est pas Sétois », dit-on. Je ne le serai peut-être jamais – à part quelque part dans mon cœur, alors j’ai sauté sur l’occasion de goûter à cette tradition séculaire que sont les joutes languedociennes. Là-haut sur la tintaine, c’est comme réaliser un fantasme de l’enfance : jouer au petit chevalier, mais pour de vrai !

LE BRIEFING

L’historique

La première forme de joutes nautiques date de 1270. À Aigues-Mortes, les croisés, soldats et marins, attendant l’embarquement pour la Terre Sainte avec le roi Louis IX, s’affrontent en combats singuliers sur des embarcations légères. Depuis, ce sport (ou tradition ?) a bien évolué. Des premières joutes languedociennes ayant eu lieu à Agde en 1605 au 29 juillet 1666, date anniversaire de la fondation du port de Sète et du premier tournoi de la Saint-Louis, les joutes se sont perpétuées. Au départ, la tradition sétoise voulait que l’épreuve oppose les célibataires (en bleu) aux hommes mariés (en rouge). « C’est aujourd’hui le sport national de Sète ! » Bien souvent une question d’hérédité, aussi. Et j’ai beau remonter l’arbre généalogique, impossible de trouver le bon chromosome.

Le but du jeu et ses acteurs

Pour faire simple, deux barques, avec un jouteur sur chacune d’entre-elles, se croisent. Le but : faire tomber l’adversaire à l’eau à l’aide de sa lance. Celle-ci doit toucher une zone précise du « bouclier » adverse. Le tout en restant soi-même debout sur sa tintaine (plateforme à environ 3m de l’eau) et sans tomber les armes (le lourd bouclier de bois – le pavois – et une lance de 2m80 de long se terminant de trois épures de fer suffisamment acérées pour faire couler le sang au moindre raté). Les barques, vides, pèsent chacune 2,5 tonnes et mesurent 8m x 2m. Elles portent traditionnellement des liserés rouges ou bleus et sont propulsées par huit ou dix rameurs en présence d’un barreur. Un hautboïste et un joueur de caisse claire sont également assis à la proue de chaque embarcation. Le jury valide ou non les « passes », autrement dit l’affrontement des deux jouteurs lorsque les barques se croisent.

L’APPROCHE

Le mental

Aux joutes, l’aspect psychologique est primordial. Le jouteur est fort en gueule, ça fait partie de sa panoplie. L’intimidation est nécessaire . « Il faut être un combattant et savoir gérer la pression sans se faire embarquer par elle », témoigne Aurélien Evengélisti, le Napoléon des joutes, et mon instructeur de la journée. «Sur la tintaine, il n’y a plus d’amis. Il faut que le sourire tombe et avoir les crocs. Sinon tu ne peux pas gagner. Cela ne nous empêche pas à la fin de boire un coup tous ensemble, comme au rugby.»

La technique

La joute languedocienne est une joute en force (il existe d’autres variantes dans différentes régions de France, la languedocienne restant la plus belle et la plus populaire). Aurélien : « Même si chacun joute en fonction de ses qualités physiques et à sa propre manière, c’est tout au pavois. C’est le gros du travail. Car il fait corps avec le jouteur, calé sur le genou, proche du buste. Tandis que la lance est mobile, donc moins puissante. On ne s’en sert que pour la finition. » Il n’est ainsi jamais facile d’affronter un gaucher à qui on demande de tenir la lance de la main droite. « C’est plus facile d’enfoncer une porte avec l’épaule qu’avec la main ! » A fortiori avec son épaule forte. La position du corps est primordiale. « C’est la jambe arrière qui fait tout, c’est la résistance au moment du choc. Celle aussi sur laquelle on pousse comme au départ d’un sprint dans les starting blocks. » Avec le dos, elle ne doit faire qu’un. « Il ne faut pas être cambré, ni le cul en pompe ! »

Le physique

« A qualités égales, le poids fait la différence, mais sans force et agilité, les kilos ne servent à rien», précise notre instructeur de 160 bombes, hors-taxes. Il faut être lucide au moment du choc, tonique et assez souple pour pouvoir se rattraper quand on est en déséquilibre. « Et surtout, aimer ça. » Moins on est grand, mieux c’est. Au cas contraire, il est conseillé d’écarter davantage ses jambes en se positionnant en diagonale sur la tintaine. Avec mon 1m82 et mes 75kg tout mouillé, je n’ai donc pas le physique de l’emploi. Mon inaptitude au grand écart n’arrange pas l’affaire…Fichu centre de gravité !

LE CONTEXTE

Pour la 4e année consécutive, les fêtes de la Saint-Louis à Sète débutent avec les Joutes de la Presse. Une sorte de mise en bouche pour apprentis novices et journalistes à qui on offre ce mercredi 19 août « la possibilité, pour une fois, se mouiller ! ». Lors de cette journée d’ouverture organisée par le Club de la Presse de Montpellier, la ville de Sète et la coordination des sociétés de Joutes sétoises, j’ai donc rendez-vous avec trente trois autres collègues issus de la presse régionale et nationale pour relever le défi de monter sur la tintaine. « C’est déjà bien d’avoir le courage de participer, beaucoup de Sétois n’ont jamais osé ! », Elyane Michel-Albano, délégué à l’organisation des joutes, annonce la couleur. Même pas peur ! Pour le moment…

J’étais prévenu du sérieux de ce coup d’essai. On ne plaisante pas avec la tradition et ce folklore sétois ancestral: tenue blanche obligatoire – chaussettes comprises – Cadre Royal comme terrain de jeu, rameurs, barreurs, barques, musiciens et jury officiels, on s’apprête ainsi à marcher sur les traces des Rois du canal. Ces forces de la nature qui se disputent le Pavois d’Or du lundi chez les lourds, l’apothéose de cinq jours de fête. Le titre suprême que tout Sétois rêve un jour de gagner. Génial !

Je ne pavoise pourtant pas longtemps. Vérifiant la feuille où est inscrit l’ordre de passage des jouteurs, je vois mon nom, inscrit en face de celui de Nicolas Guyonnet, sur…la première ligne ! Mon collègue de Direct Montpellier Plus et moi-même allons donc ouvrir la Saint-Louis. « Nico, les premiers doivent faire tourner la lance lors du salut ! » Sans déconner ? Mon cœur d’Highlander saint-georgien bat la chamade, entre peur et jubilation. L’apéro n’est pas de trop pour me donner du baume au cœur, tielles et anchois frits pour me caller l’estomac. La cérémonie d’ouverture se tient place Léon-Blum. Le discours de François Commeinhes, l’élu des Sétois, depuis le balcon de la Mairie, précède quelques coups de canons. Le défilé des jouteurs peut alors prendre la direction du canal au son de la pena Los Marineros.

Et là, stupeur ! Les tribunes à quai du canal Royal sont blindées de monde. Si j’avais su, j’aurais fini la bouteille de rosé ! « Je rappelle que les inscriptions sont définitives », rigole Laurent Drajkowski, le nouveau directeur de la communication de la Ville de Sète, participant également à l’épreuve. En cette 267e édition de la Saint-Louis, placée sous le signe du 7e art en hommage à Henri Colpi, j’assiste forcément au mauvais scénario. Je songe à me jeter à l’eau pour sortir immédiatement de ce rêve prenant des allures de cauchemar.

L’ESSAI

Un relent de la traditionnelle macaronade du midi me rappelle que toute cette mise en scène est pourtant bien réelle. Claude Combas, ex-jouteur et frère du fameux peintre sétois, prend place sur la barque rouge afin de conseiller les jouteurs tout au long de l’épreuve. Aurélien Evangélisti, en fait de même sur la barque bleue. Ayant dû s’apercevoir de mon visage blanc comme linge, Claude me glisse quelques mots : « La première fois, on a toujours peur. Mais on gagne ou on perd, au pire on a pris un bain ! ». Rassurant… Autant que ces 4000 paires d’yeux sur les quais me donnant l’impression qu’ils scrutent mon moindre faux-pas.

Perché à trois mètres de l’eau, l’instabilité me gagne. D’autant plus quand les premiers coups de rames se font sentir. « Ils ne devaient pas ramer moins vite que la normale pour nous ?! ». Je ris jaune. « C’est une règle, on ne joute jamais le ventre vide ! Il faut toujours un encas, ça fait tomber l’angoisse », qu’on m’avait dit. Ayant largement fait honneur au repas du midi, je devrais pourtant bien être calé sur cette foutue tintaine ! J’aurais dû me resservir plutôt deux fois qu’une tellement le moindre coup de vent pourrait m’envoyer directement en haut du Mont Saint-Clair. Si seulement ! Les jambes en coton, mes yeux s’embrument quand le hautbois entame l’air traditionnel des joutes. J’essaie de penser à autre chose, à ma facture d’électricité par exemple, ne serait-ce que pour avoir un semblant de haine m’animant à l’approche de l’assaut ! Peine perdue, je n’arrive pas à penser à quoi que ce soit et encore moins aux instructions de mon initiateur reçues en cours intensif l’après-midi sur la plage de la Corniche. Je me répète en boucle : « Le pavois, vise le pavois et surtout ne blesse pas ton adversaire. » Voilà ma priorité. Nos barques se croisent une première fois pour le salut, durant lequel j’oublie de taper dans la main de Nicolas. La barque fait demi tour au bout du canal puis s’élance de nouveau. Je demande en mode rafale si c’est pour de bon cette fois-ci. Un Escampa-lo-a l’aiga m’arrive aux oreilles. C’est donc LE moment. Le reste n’est qu’un flash, un éclair ! Où tout se joue au formidable instant « T » du choc de la lance sur le pavois adverse, quand tout bascule.

L’EXPLOIT

Et en l’occurrence, pour moi, tout a basculé sur… la barque adverse ! Quitte à perdre, je me serais bien fait éjecter en triple boucle piqué arrière. Pour le spectacle. Ou dans « un saut de l’ange à la Stoitchkov de la grande époque », comme rigolait un collègue à propos de l’ancien joueur de foot bulgare. Que nenni ! Les jouteurs en attente de leur tour sur la barque adverse ont tout juste le temps de courber l’échine et de se prendre la tête à deux mains avant de m’assurer un atterrissage sans bobo. Mais qu’est-ce que je fous là ? Un reste de lucidité m’envoie faire la bise à celui qui a été plus fort que moi. Puis à la baille ! « Quand vous êtes tombés, restez cinq minutes dans l’eau, il y a des choses que vous ne voyez pas depuis le quai… » Ces conseils de Claude avaient éveillé ma curiosité. Que pouvait-il voir ? Sous les jupes des femmes ? Ou sa propre humiliation dans les yeux des gens ? Surpris par les applaudissements des spectateurs témoins de ce « vautrage » monumental, j’ai oublié de regarder… En totale immersion dans ce fabuleux monde des joutes.

LE DEBRIEFING

L’avis de l’expert

Aurélien Evengélisti : « Le niveau des journalistes a été bien meilleur cette année. Les positions sur la tintaine étaient bonnes et il y a eu beaucoup moins de « bouquets » (les deux jouteurs tombant à l’eau en même temps, NDLR), ce qui est généralement le cas quand ceux qui s’affrontent ne savent pas y faire. En ce qui concerne Nicolas, il a atterri sur la barque adverse car il n’a pas jouté avec les épaules perpendiculaires à l’axe longitudinal de la barque adverse, mais en parallèle. Cela ne lui a pas permis d’opposer une force. D’une manière générale, c’est bien que lui et ses collègues aient vu ce qu’étaient les joutes car ils sont nos relais médiatiques. Il faut avoir pratiqué pour savoir de quoi on parle ! C’était le but de la manœuvre.»

L’avis du testeur

On m’avait présenté les joutes comme « une école de la vie ». Il a fallu apprendre à vitesse grand « V » la technique de base (beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît) et surtout se confronter à l’émotion engendrée par tout le cérémonial et le cadre de la Saint-Louis. Jouter dans les règles de l’art au sein même de la Mecque des joutes languedociennes, de quoi pouvais-je rêver de mieux ? Ne pas ressortir frustré de ce « pti’ tour et puis à l’eau » ! L’appréhension de la première fois passée, on n’attend cependant qu’une chose : regoûter au plus vite à pareille montée d’adrénaline ! Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage….

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Une réponse à “Escampa-lo-a l’aiga !*

  1. Bel article.

    J’ai eu beaucoup d’intérêt à lire …
    d’autant plus que j’embarque moi aussi pour les joutes cette année en tant que communicant.

    Peut être croiserons nous le fer 😉
    Bravo NM

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